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la langue bretonne  dans l'histoire

An diell-mañ a zo tennet eus ar mareadeg "Les Clefs pour l'Histoire" janv. fév. mars 2000


L'Abbé Grégoire
en guerre
contre les
"Patois"

(1790-1794)

Par Hervé LUXARDO
 

"Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton; l'émigration et haine de la République parlent allemand... La Contre-révolution parle l'italien et le fanatisme parle basque. Cassons ces instruments de dommage et d'erreurs."
L'affaire est entendue pour Barère qui parle au nom du Comité de Salut Public le 8 pluviôse An II (27 janvier 1794). A l'origine de ces déclarations à l'emporte-pièce un ecclésiastique, l'Abbé Grégoire, qui a préparé pour la Convention Nationale un rapport au titre sons ambiguïté: "Sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française"  (présenté à la séance du 16 prairial An II (4 juin 1794)) .
Dans la quasi totalité des histoires générales de la Révolution Française la question des langues minoritaires est superbement ignorée. Autrement dit, les historiens, de quelque obédience qu'ils soient, n'assignent aucune place aux patois. Et pourtant les Français d'alors s'expriment majoritairement en patois... Pourtant connaître les langues dans lesquelles les populations ont reçu puis commenté les nouveautés révolutionnaires semble un objet d'étude fondamental.
D'ailleurs si Grégoire a rédigé un rapport de 28 pages, c'est bien parce que la question de la langue apparaissait (à tort où à raison) aux Jacobins et partisans de la Terreur d'Etat  comme centrale.
Avec une sorte d'effarement incrédule, l'Abbé Grégoire semble découvrir dans son rapport de juin 1794 qu'on ne parle "exclusivement" le français que dans "environ 15 départements" (sur 83).
Pour noircir le tableau, il ajoute: "encore la langue y éprouve t-elle des altérations sensibles soit dans la prononciation, soit par l'emploi de termes impropres et surannés et il conclut par une phrase énigmatique: "surtout vers Sancerre"; chute qui contrarie quelque peu sa démonstration puisque la langue de Sancerre est "celle des expressions de Rabelais, Amyot et Montaigne". Grégoire énumère alors les noms des "30 patois" qui, regrette-t-il, rappellent les provinces d'autrefois: "le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon... le provençal... le catalan". Il n'hésite pas d'ailleurs, à placer dans les patois ce qu'il appelle "l'italien" (de Corse) et "l'allemand" des Haut et Bas-Rhin. Après avoir constaté l'extrême variété des langages, il note "qu'au moins 6 millions de Français, surtout dans les campagnes ignorent la langue nationale (...) et qu'un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie" et qu'en définitive le nombre de ceux qui la parlent "purement" n'excède pas 3 millions (sur 28 millions d'habitants).

Qui était l'abbé Grégoire ?

Henri Grégoire est né en décembre 1750 à Velho, village lorrain, dans une famille de petits artisans. Remarqué par le curé d'Emberménil pour son intelligence, le jeune Henri est admis au collège des Jésuites de Nancy. En 1776 il est ordonné prêtre. Six ans plus tard, il devient à son tour curé d'Emberménil et y ouvre une bibliothèque. En mars 1789, il est élu député du Clergé aux Etats Généraux. A Versailles, il se fait remarquer en demandant le ralliement du bas-clergé au Tiers-état et participe le 20 juin au "Serment du leu de paume". En 1790, il approuve la Constitution civile du Clergé. Deux ans plus tard, il est nommé évêque de Blois et devient député à la Convention.
Homme des Lumières, il avait rédigé, en 1787, un "Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs" et milite pour qu'on leur accorde la citoyenneté. Il prend aussi la défense des "gens de couleur" et obtient le 4 février 1794, avec plusieurs autres anti-esclavagistes, l'abolition de l'esclavage dans "les Isles". Homme de culture, il lutte avec vigueur contre les destructions d'œuvres d'art et de bibliothèques commises par l'Armée Révolutionnaire et invente pour cela le mot "vandalisme", destiné selon lui à "tuer la chose". A son instigation, dans un même souci de préservation du patrimoine, la Convention décrète, le 14 octobre 1794, la création d'un Conservatoire des Arts et Métiers.
Grégoire, qui ne nous transmet pas sa méthode de calcul, pourrait bien être en dessous de la vérité puisque, près de 70 ans plus tard, une statistique de la deuxième moitié du XIXème siècle (en 1863)  comptabilise encore 7,5 millions de Français ignorant la langue nationale (sur près de 38 millions d'âmes). Les témoignages sont éloquents. Selon un auteur qui écrit à la fin du Second Empire , les enfants du Lauragais ne retiennent guère le français appris à l'école; il ne "laisse pas plus de trace que le latin n'en laisse à la plupart des élèves sortis des collèges". Et ils reparlent "le patois au logis paternel". Mieux, en 1926, le grammairien Ferdinand Brunot écrit dans son "Histoire de la langue française" : "Au XVIIIème siècle, comme de nos jours, le patois était chez lui partout où l'on causait au village (...). A l'heure actuelle, le français est la langue des villes, le patois la langue des campagnes". Deux exemples qui mettent à nu:
  1. la radicalité du système jacobin qui souhaite détruire en totalité les patois désignés comme l'un des ennemis de la Révolution.
  2. l'immensité de la tâche à laquelle s'était vouée la Convention Montagnarde.
Il reste que les choses sont encore plus complexes que l'exposé précédent ne le laisse paraître. En effet, sous l'Ancien Régime , le statut du français n'avait pas l'importance qu'on lui accorda aux XIXème et XXème siècles. L'Etat royal qui eut tant de mal à "unifier" le royaume de France a, de fait, légiféré tardivement sur la langue. En réalité, ce qui faisait l'unité politique du pays c'était surtout "religio et regio" (la religion et la région). Comme on le fait remarquer ici où là, une des provinces la plus importante du royaume ne se dénomme t-elle pas "langue d'oc"? Il est vrai qu'en 1490, 1510 puis en 1539 l'Etat prescrivit, par l'édit de Villers-Cotterêts (Aisne), l'usage du français dans les actes publics (baptêmes, mariages, décès, jugements) au détriment du latin tout en reconnaissant la possibilité d'utiliser "le langage maternel" (les parlers locaux). Ainsi en 1672, l'intendant du Languedoc, (13 ans après l'annexion du Roussillon), encouragea la création de "petites écoles" à Perpignan où "les enfants de l'un et l'autre sexe puissent être instruits tant en langue française qu'avec celle du pays". Et il ponctuait son incitation de manière très claire: "afin qu'insensiblement les langues soient rendues communes et réciproques".

Le français minoritaire

Ainsi pour les populations du Royaume de France, le français restait largement une "langue étrangère". Dans la préface de son "Dictionnaire languedocien-français" de 1756 , l'Abbé Pierre-Auguste Boissier de Sauvages notait "qu'on croit parler français et l'on ne sait que franciser le pur
languedocien. (...) Nous pensons en languedocien avant de nous exprimer en français, cette langue n'est qu'une traduction de la nôtre".

En 1789, le français est donc une langue officielle..., minoritaire! Non seulement, les langues locales sont bel et bien vivantes mais de plus très diverses, "à l'infini", insistent les lettrés.

L'Abbé Grégoire se désole que les "faubourgs d'une même commune, telle que Salin et Commune-Affranchie (Lyon) offrent des variantes". Selon notre protagoniste l'extrême variété des dialectes nuirait à la modernisation de l'agriculture (raison supplémentaire pour les éradiquer): "d'un village à l'autre, les cultivateurs ne s'entendent pas".
Pour convaincre son auditoire, il s'indigne que dans certaines contrées méridionales de la France, "le même cep de vigne a trente noms différents". En 1806, une enquête vient confirmer la richesse linguistique des pays de France  et dénombrerait "plus d'un millier de dialectes germaniques dans l'Est". Et que dire des accents et des prononciations! Ainsi, dans le nord de la région nantaise, tout un chacun peut distinguer un habitant de la contrée de Chateaubriand des environs de Blain et de Batz. En 1790, un correspondant de l'Abbé Grégoire, magistrat d'opinion jacobine écrit de la Haute-Vienne: "Le patois que parlent les habitants de la campagne n'est pas également prononcé dans les différente cantons: les terminaisons, surtout, qui caractérisent ce qu'on appelle l'accent, sont si diversement exprimées qu'on peut deviner qui est de tel ou tel pays; et les termes varient tellement d'un lieu à l'autre que la plupart de ceux qui sont usités dans les montagnes du Bas-Limousin ne sont pas entendus à Limoges".
Une vision romantique des Chouans (dessin De La Charlerie - 1878). Contrairement à une conception souvent admise, l'usage d'un patois n'était pas lié à la Contre-révolution.

L'enquête de l'abbé Grégoire

Lancée le 13 août 1790, l'enquête de l'abbé Grégoire a reçu 49 réponses qui se sont étalées jusqu'en 1792. Il n'y a pas moins de 43 questions concernant "le patois et les mœurs des gens de la campagne". Parmi les régions qui ont été les plus motivées, citons le Sud-Ouest avec 11 réponses dont Périgueux, Bordeaux, Mont de Marsan, Auch, Agen, Toulouse et Bayonne; pour le Midi méditerranéen quatre courriers (Perpignan, Carcassonne, Montpellier et "la Provence"); le Sud-Est a envoyé 7 commentaires avec Lyon, la Drôme, l'Ain et le Mâconnais; l'Est est bien représenté avec 8 lettres provenant d'Alsace et de Lorraine (trois du jura), ce qui ne doit pas surprendre puisque l'Est est la région la plus alphabétisée du XVIIIème siècle. Par contre le Nord est sous­représenté avec 5 réponses tout comme l'Ouest bocager (2 réponses) - la contrée concernée recouvre les Côtes du nord, le Finistère, le Morbihan et St Calais dans la Sarthe. Paradoxalement, le correspondant de ce département indique que "La langue française est la seule qu'on y parle; il n'y a pas de patois et on ne se rappelle nullement qu'il en ait existé" (!). Enfin viennent le Centre - essentiellement du Poitou, du Limousin, de la Limagne - et un morceau du Bassin parisien avec la Brie (Sully et ses environs). Quant aux régions qui n'ont pas répondu, il s'agit de l'Ouest normand, d'une partie de la Bretagne (orientale), la Picardie, l'Ile de France, la majorité des Pyrénées, de la Saintonge, l'Est et le Sud-Est du Massif central.
Voici quelques-unes unes des questions posées:

1) L'usage de la langue française est-il universel dans votre contrée? Y parle­t-on un ou plusieurs patois?

2) Ce patois a-t-il une origine ancienne et connue?

5) A-t-il une affinité masquée avec le français, avec le dialecte des contrées voisines, avec celui de certains lieux éloignés, où des émigrants, des colons de votre contrée sont allés anciennement s'établir?

6) En quoi s'éloigne-t-il le plus de l'idiome national?

10) A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur? Ce que l'on doit inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs?

16) Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village?

17) Le parle-t-on dans les villes?

19) Les campagnards savent-ils également s'énoncer en français?

20) Prêchait-on jadis en patois? Cet usage a-t-il cessé?

22) Trouve-t-on des inscriptions patoises dans les églises, les cimetières, les places publiques...?

29) Quelle serait l'importance religieuse et politique de détruire entièrement le patois?

30) Quels en seraient les moyens?

39) Depuis une vingtaine d'années, les paysans sont-ils plus éclairés? Leurs mœurs sont-elles plus dépravées? Leurs principes religieux ne sont-ils pas affaiblis?

42) Trouve-t-on chez eux du patriotisme ou seulement les affections qu'inspire l'intérêt personnel?


Unification idéologique

De même en Vendée, "un Maraîchin" ne comprend guère la prononciation "d'un Bocain". "Le Botain, souvent ne reconnaît pas ou difficilement des termes de son propre parler prononcé par un Maraîchin". Dans le Périgord, "la langue française n'est pas la langue du peuple où il y a trois patois bien distincts (...). Dans le haut, vers Sarlat, on termine presque tous les mots par o, del po pour du pain, un bio pour un boeuf, dans le bas, vers Périgueux on le termine en a, une maisona pour une maison (...) entre deux vers Bergerac et le Drot, la prononciation est moins dure". Cependant, selon un Jacobin de St-Amand de Boisse (Dordogne), la différence des patois n'empêche nullement ses contemporains de s'entendre".
Et notre périgourdin, curé de son état, en profite, au détour de ses commentaires, pour faire allégeance au projet de Grégoire car "les grands chantiers valent mieux que les petits". La raison? C'est parce que "ces petites paroisses sont toujours des républiques. Le peuple y est sans frein parce qu'il est sans modèle, sans bons exemples."

Ainsi, à travers la question de la disparition des patois au profit d'une langue nationale exclusive affleure celle de l'unification idéologique des populations pour en faire "des individus dont les lois sont communes, les espérances communes, des citoyens attachés à la chose publique, dévoués à la patrie et prêts à périr pour sa gloire". Soulignons que cette phrase a été écrite au début de la Révolution alors que rien ne menaçait fondamentalement l'œuvre entreprise par la Constituante.

Ce qui préoccupe profondément les correspondants de Grégoire, dont les plus nombreux sont des ecclésiastiques (19 dont 2 chanoines et 11 curés) et des membres des Clubs des Jacobins, c'est le problème des moeurs et de la morale du peuple des campagnes. Celui de Lyon s'inquiète tout d'abord des paysans qui (contrairement à toute attente) parlent le français! S'ils sont "il est vrai moins grossiers en général dans
la conversation, ils sont aussi plus libertins et plus vicieux. Le voisinage des villes les gâte (...). Les filles y sont plus coquettes et plus faciles à séduire que dans les villages éloignés". Et de déplorer que "depuis 20 ou 30 ans, leurs mœurs se corrompent étonnamment. La Religion n'est plus pour eux qu'un frein très léger (...) Les paysans qui viennent dans nos marchés achètent toutes ces horreurs (des journaux ultra révolutionnaires comme les Lettres du Père Duchêne, le Mouchoir des Aristocrates...) et les emportent dans leurs villages où elles sont lues avidement" Cette annotation vient ruiner la thèse selon laquelle les paysans seraient a priori influençables parce que "ignorants et travaillés par les prêtres". Un professeur de collège de Bergues (Flandre) écrit à la fin de l'année 1790: "... Les paysans ont commencé depuis un certain nombre d'années à ne plus tant se méfier des habitants des villes; les uns plus que les autres ont occasionné une certaine révolution dans l'esprit des campagnards". Certes, remarque le secrétaire de la Société Patriotique de St-Calais (Sarthe) "le clergé (...) se livre (...) aux prédications de l'aristocratie la plus forcenée (...) mais ce reproche ne doit pas frapper la plus grande partie des prêtres de nos campagnes". Quel abîme entre cette analyse sereine et l'attaque violente d'un Représentant en Mission quelques années après (en janvier 1794) qui ne veut voir dans les résistances à la Révolution de la Flandre maritime que les effets d'une "langue qu'on (les prêtres) y cultive encore en secret"!
Bertrand Barère (1755-1841). Avocat au parlement de Toulouse, il est élu par le tiers-état aux Etats Généraux de 1789. Il préside la Convention pendant le procès de Louis XVI et plaide pour la peine de mort. En avril 1793 il entre au Comité de Salut Public (créé à la même date) et s'occupe des affaires étrangères, de la marine, et de l'instruction. 
A la lecture de tous ces témoignages les patois ne paraissent pas poser un problème politique majeur aux "Patriotes de 89". Est-ce à dire que ces derniers n'avaient pas conscience de la question des barrières linguistiques dans les progrès des idées révolutionnaires? Si, car voici ce que rédige la Société des Amis de la Constitution de Perpignan, le 15 octobre 1790: "Deux prêtres persuadés que faire descendre la Vérité dans le cœur du peuple était le moyen le plus sûr de l'attacher aux nouvelles lois, se sont chargés de traduire en idiome patois et d'expliquer les décrets de la Constituante". Ainsi, le peuple "qu'on tâche d'égarer par le mensonge connaîtra dorénavant ses droits et devoirs."

Décrets en dialectes vulgaires

Quelques mois auparavant le secrétaire-interprète de la municipalité de Strasbourg  tenait, le 6 juillet, le discours suivant aux Jacobins de Strasbourg. "Le moyen le plus sûr de rendre les habitants de l'Alsace les meilleurs citoyens de la France, c'est de les familiariser avec les principes humains et la Loi sainte de la Constitution (...). De l'autre côté, comment espérez-vous en faire de vrais patriotes si les Administrations et les Juges qui seuls peuvent opérer cette heureuse révolution dédaignent de parler leur langue? Ne flattez donc jamais d'éteindre en Alsace la langue allemande".
Les notables patriotes n'imaginaient donc pas que l'unité politique impliquait l'unité linguistique.
C'est à ce point si vrai qu'un correspondant d'Aquitaine de l'Abbé Grégoire ne trouvait aucunement contradictoire d'envoyer à l'Assemblée Nationale la "Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen" en gascon. A Carpentras, le président de la Société des Jacobins considérait comme naturel (au moins jusqu'en 1792) de s'exprimer en provençal. Et ce d'autant plus que toutes les classes urbaines et rurales parlaient le provençal. Un député des Bouches du Rhône traduit, en 1792, la Constitution de 1791: "La Counstitucien francézo" pour les "habitans deis desparteméns des Bouques- daou- Rhoné, daou Var et deis Basses-Alpes".
Dans le Club d'Aix-en-Provence, pendant trois ans, le secrétaire agrémentait les textes importants de l'Assemblée d'un commentaire en provençal.
Un grammairien rapporte qu'un jour de l'automne 1789, une députation de pêcheurs marseillais  fit un discours à la Constituante en provençal! "Ve, Messieurs, nous aoutri" etc. et qu'on peut traduire par "Nous n'avons pas la même langue mais nous apprécions vos décrets. Nous gardons nos archives et bien qu'elles ne soient pas en français, elles représentent nos sentiments".
Rappelons que le 14 février 1790, la Constituante ordonna de traduira ses décrets en "dialectes vulgaires". A la fin de 1791, un cultivateur du Sud-Ouest, Gautier-Sauzin, s'insurgea contre l'idée d'unifier la langue parce que "nos paysans méridionaux ont leur idiome naturel et particulier, hors duquel ils n'entendent rien". Mais les habitants étaient prêts à se faire "tous tuer pour le maintien" de la Constitution. D'ailleurs ce cultivateur de Montauban fait observer que les "idiomes méridionaux ne sont pas de purs jargons: ce sont de vraies langues, toutes aussi anciennes que la plupart de nos langues modernes, toutes aussi riches, toutes aussi abondantes en expressions nobles et hardies".
Et il conclut sous forme d'interrogation. Quel inconvénient y aurait-il "à ce que des collecteurs tinssent leurs registres et fissent leurs quittances dans leur langue naturelle?" Pourquoi ne pas enseigner avec "des alphabets gascons, languedociens, provençaux?".

Un certain nombre d'historiens de la Révolution française tentent de justifier les mesures prises à l'encontre des patois en invoquant les insurrections de l'Ouest (Vendée et chouannerie). "Le danger se faisant pressant, la question de la langue devint problème de salut public".  Du même auteur l'affirmation suivante: "le particularisme linguistique favorisa en 1793 le fédéralisme politique (...) le particularisme linguistique favorisait la Contre-révolution."
 

Le coup d'Etat des Montagnards (et Robespierristes), les 31 mai et 2 juin 1793, élimina définitivement de la vie politique le groupe des Girondins (autrement appelés Brissotins ou Buzotins). Certains Girondins (Guadet, Louvet, Pétion, Lanjuinais) tentèrent d'organiser la résistance depuis Caen. En vain le 23 juin, les Montagnards rédigèrent une constitution dite "de 1793" et très démocratique pour déjouer les accusations de dictature lancées par les Girondins. Elle ne fut jamais appliquée...!
Que répondre? Tout d'abord que le questionnaire de l'Abbé Grégoire fut lancé en 1790 quelque 4 ans avant les assauts de la Contre-révolution! De plus la chouannerie de mars 1793 a moins touché la Bretagne bretonnante qui est restée favorable à la République... Quant au concept de fédéralisme (girondin), c'est en grande partie une invention des Robespierristes pour servir leur propagande car il n'existe aucun texte de Girondins réclamant une République fédérale. Bien au contraire ces derniers jurent de maintenir la liberté et l'égalité, l'unité et l'indivisibilité de la République".
"Il apparaît que la politique d'unification forcée de la langue ne correspond pas à la réalité mais plutôt à la volonté des organes dirigeants de la République, Grégoire apportant les bases théoriques à l'œuvre d'éradication: "L'unité de la République commande l'unité des idiomes". Cette politique était donc celle de la langue (unifiée) qui devait sauver la Révolution de ses difficultés. Dans sa déclaration de guerre à quatre langues (le breton, "l'allemand","l'italien",  le basque) Barère oublia les langues d'oc et notamment le gascon qui était sa langue maternelle.... En réalité les patois n'ont ni aidé ni défavorisé les idées révolutionnaires. Des historiens  ont pu constater que pour Toulouse les textes écrits en langue d'oc et favorables à la politique jacobine sont plus nombreux que les textes antirévolutionnaires. Cependant, à la suite du rapport de Grégoire, la Convention vota un décret qui proposait au Comité d'Instruction Publique de présenter un rapport (!) pour établir une nouvelle grammaire et un nouveau vocabulaire...